J'avais résolu de ne rien écrire au sujet des "évènements" de  Mai 1968, comme il est convenu de les nommer, au motif que tout le monde, mais vraiment tout le monde, des journalistes aux "blogueurs" en passant par "l'homme de la rue" et les piliers de bar du café du commerce, ne cesse d'ajouter son grain de sel depuis quelques mois déjà à une pseudo discussion qui en perd jusqu'à son sens.

Mais justement, j'entends et je lis tellement d'âneries sur la question que je ne peux plus me résoudre à me taire.

J'ai fait partie du petit groupe d'étudiants de la faculté d'Assas (j'y étais alors auditeur libre) qui a décidé de rejoindre avant les autres le Mouvement du 22-Mars de Dany Cohn Bendit et d'Alain Geismar, qui était né un an plus tôt, lorsque des étudiants de Nanterre avaient décidé d'investir le bâtiment de la cité universitaire réservé aux étudiantes, ce qui avait provoqué leur expulsion musclée par les forces de l'ordre alors que depuis le moyen âge, les forces de police n'avaient pas le droit d'entrer à l'université.
Quant à nous, notre démarche était destinée à muscler nos moyens d'action dans la lutte que nous menions contre le principe des cours magistraux, que nous dénoncions comme beaucoup le faisaient alors.
Et nous avons été nous-mêmes surpris de l'écho que nous avons aussitôt obtenu dans la plupart des facultés, parisiennes d'abord, puis rapidement de Province.

Mais j'ai également été de ceux qui ont considéré dès le 13 mai, quand nous avons vu se joindre à notre cortège plusieurs syndicats ouvriers que nous n'avions nullement invités, CGT en tête, que nous étions récupérés et que notre cause allait "passer à la trappe". Et j'ai "quitté le navire", refusant par avance avec d'autres d'être instrumentalisé au bénéfice d'intérêts qui n'étaient pas les nôtres. La suite nous a donné raison, hélas. Les cours magistraux existent toujours, sur le même mode et avec leur même cortège d'incompréhension des contenus pour beaucoup d'étudiants et de privilèges de tous ordres pour la plupart des profs.

La plupart de ceux qui parlent de Mai 68 aujourd'hui évoquent à l'envi un "mouvement ouvrier" et des "avancées sociales et culturelles" acquis "de haute lutte" par un "mouvement populaire" et un "syndicalisme triomphant". Je ne peux pas accepter un discours aussi infondé que réducteur.

Mai 68, ce fut d'abord un mouvement étudiant. Ce n'est qu'ensuite (très rapidement il est vrai), que les syndicats et les partis de gauche ont compris qu'ils pouvaient s'en servir à leur profit. Et après avoir débordé le mouvement estudiantin, ils se sont ensuite trouvés eux-mêmes débordés par leur "base", ou plus exactement par une opinion publique savamment conditionnée par eux mais qu'ils n'étaient plus capables de maîtriser. C'est bien pour ça qu'ils ont été l'objet de reproches virulents après les accords de Grenelle, à la fin du mouvement : le "peuple de gauche" a alors jugé de bonne foi que les syndicats les avaient trahis. La réalité, c'est que les dits syndicats et les partis de gauche avaient joué les apprentis sorciers en provoquant les troubles dans le but de déstabiliser le pouvoir, et qu'ils n'ont ensuite pas été capables, quand ils se sont rendu compte qu'ils avaient perdu la partie face à un De Gaulle droit dans ses bottes, de "tirer les marrons du feu". Rue de Grenelle, ils ont joué avec triomphalisme l'air de la victoire. Mais personne n'en a été dupe, et de fait, 40 ans plus tard, l'impact positif de ces accords sociaux est à chercher à la loupe. Les dommages qu'ils ont causé sur l'économie française pendant la même période, et que d'une certaine manière ils continuent de causer aujourd'hui, sont beaucoup plus visibles pour qui veut bien les regarder en face.

Et je ne parle là que de l'aspect économique du désastre. Mais les dégâts sont bien plus profonds encore, et bien plus sournois, sur le plan des comportements. Avec des conséquences bien plus graves.

Car dans l'esprit des manifestants de l'époque, cette "révolution" qu'ils étaient convaincus de mener n'avait pas d'aspects que financiers, ni même que sociaux. Et il s'agissait bien, pour la plupart, d'une révolution culturelle. "Sous les pavés la plage", cette ritournelle restée dans toutes les têtes, témoigne bien d'un état d'esprit, qui a encore des conséquences calamiteuses aujourd'hui.

De quoi s'agit-il ? Schématiquement, et pour employer une formule trop rapide mais assez descriptive, il s'agit de poser que tout est possible dans le meilleur des mondes, et qu'il faut donner priorité à la satisfaction sur l'effort.

Le meilleur moyen de décrire les dégâts qu'une telle "philosophie" a pu causer sur le devenir de notre société est peut-être de se poser un certain nombre de questions auxquelles cette même société ne sait pas, ou n'a pas le courage, de répondre aujourd'hui. Roman Bernard, de Criticus, en pose quelques unes avec beaucoup de pertinence dans un excellent article consacré à la question, questions que je me permets de reprendre ci-dessous, s'il veut bien m'y autoriser :

"Qui ne s'épuiserait pas à rappeler, en vain, que la sélection démocratique est le seul moyen d'éviter la cooptation bourgeoise ?
Que l'autorité de l'état est le seul rempart contre la tyrannie du marché ?
Que l'appartenance à une nation est préférable au repli communautaire ?
Que le patriotisme n'est en rien contraire à l'internationalisme ?
Que le centralisme jacobin a moins été source d'uniformité que d'égalité ?
Que l'enfermement des délinquants et des criminels est préférable au laxisme judiciaire ?
Que le monopole de la violence physique légitime de la police préserve la paix sociale ?
Qu'on fait mieux avancer la noble cause des droits de l'homme en disposant d'armées crédibles, plutôt qu'en se complaisant dans une posture moralisante ?
Que la reconnaissance de la nécessité de la libéralisation des mœurs de l'époque n'interdit pas de s'interroger en parallèle sur le nombre alarmant des divorces et des avortements, depuis ?
Sur la faiblesse préoccupante de la démographie occidentale ?
Que la déchristianisation de la société ne nous oblige en rien à renier l'importance prépondérante de l'Église dans la formation de notre culture ?
Que, pour aliénant qu'il puisse être, le travail seul permet l'épanouissement de l'individu ?
Que tout n'est pas culture, tout n'est pas art ?"

Le fait même que l'on puisse à bon droit se poser ces questions, à mon sens fondamentales dans l'optique d'une société tournée vers l'avenir et le bien-être de ses membres, est significatif de l'impact négatif et des dommages que les "évènements" de Mai 1968 ont causé dans les têtes.

Sous les pavés la plage ? Quelle plage ? On est aujourd'hui à marrée basse, on s'est allongé au sol et on a perdu le courage de ramper, la mer monte et nous allons mourir noyés.

A moins que...

Mais alors, il faut faire vite !