mardi 24 février 2009
Comment partager le gâteau ?
Dans un récent billet, j'ai annoncé que j'allais écrire un billet sur le sujet du partage des richesses. Je vous livre aujourd'hui le résultat de ma réflexion.
Tout d'abord, une évidence : le revenu du capital n'est pas indu. Investir son argent dans une entreprise, c'est par définition prendre un risque (celui de le perdre, rien que çà), et il est tout à fait naturel que ce risque soit rémunéré. C'est la raison d'être de ces dividendes d'actionnaires, tant décriés ces temps-ci où l'anticapitalisme primaire est de mise, sans aucun raisonnement cohérent d'ailleurs. Besancenot a un boulevard devant lui. C'est un véritable désastre intellectuel.
Ensuite, il faut avoir une idée bien claire de ce qu'est la valeur ajoutée et de la manière dont elle peut être répartie.
La valeur ajoutée est, schématiquement, la différence entre le prix de revient (achats de matières premières et coûts de fonctionnement) et le prix de vente (le chiffre d'affaires).
Dans le fonctionnement d'une entreprise, il y a trois types d'intervenants :
- le propriétaire (les actionnaires dans les grandes entreprises) qui apporte son propre capital
- les prêteurs (banquiers ou autres) qui apportent les fonds nécessaires à l'activité
- les salariés qui apportent leur travail
Parmi ces trois catégories, deux sont rémunérées forfaitairement par contrat : les intérêts d'emprunt vont aux prêteurs, et les salaires vont aux salariés. Dans les deux cas, il n'y a aucun risque encouru, et la rémunération est certaine quelle que soit la santé de l'entreprise. Au risque près de la faillite, dans laquelle tout le monde est perdant...
Le propriétaire, par contre, se rémunère (sous forme de dividende quand il est actionnaire) sur les profits, c'est à dire sur ce qui reste de la valeur ajoutée après paiement des deux autres catégories et des impôts et taxes. Ce qui signifie mathématiquement qu'il n'a de rémunération que s'il reste quelque chose... En outre, n'oublions pas les aléas boursiers. Les valeurs boursières, c'est à dire la valeur des capitaux investis en bourse, ont "fondu" de moitié en quelques mois ! D'accord, ça ne marche pas toujours dans ce sens-là ! Mais un salarié accepterait-il quelque chose de similaire ? Dans le bon sens, sans doute, mais dans l'autre, certainement pas !
Pour en revenir au schéma que j'ai brossé plus haut, il y manque un élément important, vital pour la pérénité de l'entreprise, à savoir les investissements. Car si l'on veut que l'entreprise perdure, non seulement il faut des clients qui achètent les produits, non seulement il faut des salariés qui fabriquent ces produits, non seulement il faut des banquiers qui financent les achats, mais encore faut-il que l'outil de travail soit maintenu en bon état, et qu'il évolue en fonction des techniques, des attentes de la clientèle, et de ce qui est proposé par la concurrence, tant en termes de qualité qu'en termes de coûts, c'est à dire de prix de vente.
Le schéma ci-dessus indique clairement que le seul poste sur lequel l'investissement peut être financé, ce sont les profits. Ce qui revient à dire que son financement vient en déduction du dividende de l'actionnaire.
Certains diront qu'il manque également, dans ce schéma, les organismes sociaux, dont les cotisations dites "patronales" sont un poste important de dépenses pour l'entreprise. C'est à dessein que je n'en ai pas parlé. Dans mon esprit, ces charges sociales patronales font partie intégrante du salaire. Le vrai montant du salaire est constitué par le salaire brut augmenté de ces charges soi-disant "patronales". Et la présentation absurde de la feuille de paie n'a pour conséquence que d'occulter aux yeux du salarié le coût réel de son poste, et de lui faire perdre de vue le montant de sa véritable rémunération. Les charges, si elles n'existaient pas, seraient autant de salaire qu'il pourrait gagner en plus. Mais combien en sont conscients ?...
Comme on le voit, le profit de ne se partage pas : il est réparti par avance et contractuellement entre les acteurs de l'entreprise. Et quand notre Président de la République, l'autre jour, avance son idée de partage des profits selon sa règle des "trois tiers", il s'agit d'une hérésie économique qui ne résiste pas à la plus élémentaire analyse...
Pourtant, j'ai dit et je maintiens que l'idée n'est pas idiote. Où est l'erreur ?
C'est que l'interprétation qui en est faite, de cette idée, est largement fausse. Il a parlé des profits, pas de la valeur ajoutée ! Il s'agirait donc, selon lui, de répartir en trois parts ce qui reste de la valeur ajoutée après paiement des salaires (et donc des charges, je n'y reviens pas) et des coûts de fonctionnement (intérêts d'emprunts et autres).
Et j'ai dit que l'idée était bonne. Pas que le calcul était exact. Et encore moins que la mesure était juste. La répartition qui existe aujourd'hui de ce "gâteau résiduel" est très largement en faveur des salariés. Je vous invite pour vous en convaincre à relire cet article du Monde qui l'explique fort bien.
Selon cette étude, et en moyenne sur l'ensemble des entreprises françaises, les salariés reçoivent 61 %, les investissements 32 % et les actionnaires 7 %.
En outre, il paraîtrait totalement anormal, et pour tout dire parfaitement inacceptable, que cette répartaition soit fixée autoritairement par la loi. Une entreprise est la propriété privée de ses actionnaires. Le respect du droit de propriété suppose la liberté de gestion et une telle disposition serait à mon sens tout simplement anticonstitutionnelle en ce qu'elle irait à l'encontre de l'exercice de ce droit. Les juristes me reprendront peut-être...
Par contre, l'idée selon laquelle la rémunération des salariés pourrait tenir compte des résultats de l'entreprise me parait, elle, une très bonne idée.
Les résultats de l'entreprise, bons ou mauvais, sont la conséquence des efforts de tous : les actionnaires qui engagent leurs capitaux, les dirigeants qui prennent les décisions stratégiques, les cadres et agents de maîtrise qui gèrent au mieux leurs départements respectifs, les techniciens qui font les efforts nécessaires pour que le travail rendu soit de qualité, les "cols blancs" qui gèrent les contingences administratives, etc...
Non seulement il me paraîtrait normal que chacun, à son niveau, profite du résultat de ses efforts, mais encore une telle forme de rémunération ne pourrait être qu'une motivation efficace pour la bonne marche de l'entreprise, c'est à dire pour ses performances, et donc pour ses résultats commerciaux, et donc pour l'emploi. Tout est lié.
Cette idée n'est pas neuve. Elle s'appelle la participation, et elle existe déjà dans un certain nombre de secteurs.
Mais cette participation, une idée du Général De Gaulle en son temps, reste une part très marginale de la rémunération là où elle existe, et a besoin d'un "coup de jeune". Pourquoi ne pas imaginer d'incorporer purement et simplement dans le salaire lui-même une part des résultats ? Pourquoi ne pas moduler le salaire en fonction de ces mêmes résultats ? Il faudrait alors partager, non pas les seuls profits, mais la valeur ajoutée elle-même, selon un plan de répartition à définir entreprise par entreprises et par un accord interne, entre salariés, investissements et actionnaires.
Le salaire fixe, non lié aux résultats, serait inférieur à ce qu'il est aujourd'hui, mais ces accords de participation "nouvelle formule" viendraient s'y ajouter, soumis évidemment au même traitement que le salaire de base en terme de cotisations, pour au final former un revenu plus conforme à la logique. Il en résulterait sans aucun doute une meilleure implication des salariés dans la bonne marche de leur entreprise, et une diminution radicale de cette impression qu'ils ont souvent d'être "exploités", en regard de la rémunération du capital.
Il ne s'agit là que d'une idée brute, à étudier et à débattre. Mais je suis convaincu que c'est la voie vers une meilleure compréhension du capitalisme par ceux qui aujourd'hui on tendance à s'y opposer, le plus souvent par ignorance et par manque d'implication.
Le capitalisme entrepreunarial est le meilleur garant du progrès social comme du progès technique. Encore faut-il qu'il soit compris par tous ses acteurs, et que chacun y trouve sa place sans avoir le sentiment d'en être victime.
CE QUE JE CROIS EST MEMBRE DU RESEAU LHC

Recommandé par des influenceurs
Commentaires
Sur Besancenot
J'hésite depuis un moment sur Besancenot : sait-il qu'il dit des conneries à ce sujet, ou est-il si lobotomisé par son idéologie qu'il les croit... ?
Opportuniste, mais néanmoins nocif.
Je ne sais pas s'il croit vraiment toutes les conneries qu'il profère. Ce qui est sûr, c'est que tout est bon pour tirer la couverture à lui, et qu'il est entendu par une frange de l'opinion.
Il utlise assez habilement tout ce qui passe à sa portée, comme la grogne sociale, poussée à son paroxysme en Guadeloupe. Il n'a pas raté l'occasion de s'y montrer et de s'y faire entendre.
Même Ségolène ne lui arrive pas à la cheville dans le genre opportuniste, c'est dire...
Mais ça n'édulcore pas la nocivité de son discours. Je pense qu'on aurait tort de le sous-estimer.
"Le capitalisme entrepreunarial est le meilleur garant du progrès social comme du progrès technique. Encore faut-il qu'il soit compris par tous ses acteurs, et que chacun y trouve sa place sans avoir le sentiment d'en être victime."
Tout est là en effet, il faut que chacun y trouve son compte. D'où l'importance de la question des salaires, de leur niveau et de leur échelle.
(il me semble que j'avais déjà mis un commentaire dans ce sens ce matin mais j'ai du faire une mauvaise manip)
Et quelle différence y-a-t-il précisément entre profits, bénéfices et valeur ajoutée ?
Profits, salaires, et justice sociale
Bonjour Polluxe,
Merci d'être passé par ici.
Je suis bien d'accord : la question des salaires est tout à fait cruciale, tant matériellement que psychologiquement.
C'est la raison pour laquelle il importe que les salariés sachent de façon pertinente les sommes qu'ils gagnent effectivement, même si une grosse partie leur est confisquée autoritairement sous forme de cotisations sociales au lieu de leur laisser leur liberté de choix.
La plupart ne sont conscients que du montant de leur salaire net. Très peu de leur salaire brut. Et preque personne de son salaire plein, c'est à dire y compris les charges dites à tort "patronales".
C'est une partie de ce que j'ai essayé d'expliquer dans mon billet. En ajoutant que lier l'importance de la rémunération aux résultats de l'entreprise serait un bon moyen de faire prendre conscience que le salaire ne "tombe pas du ciel", et n'est pas prélevé mécaniquement sur les revenus du capital, supposés honteux et illégitimes...
Quant à la différence entre profits et valeur ajoutée, j'ai essayé également de l'expliciter (la notion de "bénéfices" est bien trop vague pour signifier quelque chose de pertinent : chacun en a sa propre définition). La valeur ajoutée représente la différence entre coût d'exploitation et chiffre d'affaires (entre prix de revient et prix de vente). Quant on parle de profits, il s'agit de cette même valeur ajoutée, amputée des salaires et charges, ainsi que des impôts et taxes.
La proposition de Nicolas Sarkozy s'appuie sur la notion de profits. Ce que je préconise modestement, c'est d'utiliser la notion de valeur ajoutée afin d'inclure, au moins partiellement, la masse salariale dans le partage. Ce qui revient à calculer une partie du salaire sur la base du résultat de l'entreprise.
Ce serait, enfin, une justification du terme "d'intéressement" utilisé aujourd'hui de manière abusive. Intéresser, au sens propre, les salariés à la bonne marche de l'entreprise, ce serait sans aucun doute un élément de compréhension propre à favoriser la "paix sociale", et j'oserais dire la "justice sociale".
A bientôt.
Merci pour ces précisions.
J'ai du mal avec votre appellation de "valeur ajoutée". Vous la définissez comme étant la "la différence entre coût d'exploitation et chiffre d'affaires (entre prix de revient et prix de vente)", puis plus loin rappelez que le profit représente cette même valeur ajoutée "amputée des salaires et charges, ainsi que des impôts et taxes". Or les salaires font partie du prix de revient ce me semble. Cette notion de prix de revient fait référence à la marge brute, voire marge d'exploitation, cad le chiffre d'affaire minoré de tous les éléments "bruts" (frais de vente, matieres premieres, frais généraux, amortissements, couts salariaux). Bref je ne m'y retrouve pas trop dans vos définitions.
Pour en revenir à la répartition des "profits" (simplement vus comme les bénéfices d'exploitation), je crois qu'il ne faut pas perdre de vue que si cette question fait de plus en plus débat, c'est à cause du sentiment d'injustice profonde ressenti par bon nombre de salariés, en face de comportements plus que douteux de ce que l'on espere être une minorité : patrons se faisant servir des salaires démentiels avec bonus assurés quels que soient les résultats, indemnités de départs pharaoniques, retraites-chapeau créent de plus en plus la polémique. Dans le même temps, une catégorie de plus en plus large de salariés se sentent fragilisés, et pas seulement chez les "ouvriers". personnellement cadre dans un grand groupe francais, je viens d'apprendre que les ingénieurs et cadres ne seraint pas augmentés en 2009, alors que dans le même temps les bonus et primes diverses pour les grands responsables ne sont pas remis en cause. Je veux bien croire que les montants ne sont pas comparables, mais le "peuple" comprendrait nettement mieux les sacrifices qui lui sont demandés (souvent à juste titre) s'il avait la sensation que ces sacrifices sont partagés par l'ensemble de la chaine, et pas seulement les plus petits. Et ceci, encore une fois, même si on ne parle des agissements que d'une minorité de personnes. L'exemple vient d'en haut (yc au sommet de l'état quand on s'accorde des hausses de salaires...).
Sur la partie dividendes, j'avoue que je n'aurais aucun problème à rémunérer très correctement un actionnaire responsable, investi durablement dans l'entreprise, soucieux de sa bonne gestion, et sur qui je peux compter en cas de coup dur. C'est malheureusement loin d'être le cas pour les plus grosse entreprises, quand les groupes financiers, les spéculateurs professionnels, les fonds de pension, assureurs ou autres banques privées n'ont comme seule idée de maximiser les bénéfices, non en comptant sur des dividendes hypothétiques qui leur imposerait un investissement à long terme, mais sur la seule spéculation. Sans être boursicoteur, je me doute que le reflexe doit être du même ordre pour le petit porteur, même si son investissement sera probablement moins volatil : lui aussi recherche le bénéfice lié à la revente des actions ou titres qu'il a achetés.
Ces profils spéculateurs sont des menaces pour les entreprises car non contents de provoquer une plus grande volatilité du capital (ce qui ne favorise pas une politique long terme), de leur imposer une étroite surveillance de leurs cours (et parfois de prendre des décisions pour jouer sur ce cours, au lieu de se concentrer sur leur exploitation), ils sont aussi parfois les déclencheurs de véritables non sens économiques, typiquement fonds de pension obligeant une entreprise à prendre des décisions visant à soutenir sa propre stratégie boursière (rapprochement avec une autre société dont il est également actionnaire, ventes d'actifs stratégiques, fermetures de sites, réduction des investissement de R&D...).
De facon générale, je ne comprends pas la focalisation générale sur les cours de bourse, ni la justification de la place et de l'influence qu'ils ont. Quel est l'interet réel de ces énormes masses de capitaux plus ou moins ficitfs qui circulent d'un bout à l'autre de la planète?
Le monde fait face à des défis énormes en terme de développement durable, pauvreté, famine, éducation, les pays mêmes favorisés voient le fossé entre les riches et les autres se creuser de facon inexorable etc etc donc ne peut-on pas imaginer (on a le droit de rêver) de pouvoir taxer lourdement les profils spéculatifs purement court-termistes (et donc à mon sens totalement inutile pour l'économie dite réelle), pour la réorienter vers des investissements plus pérenne?
Pas foncièrement en désaccord...
@ Laloose
Merci d'être passé par ici.
Au-delà de la sémantique ("valeur ajoutée", "marge d'exploitation", "bénéfices" et autres "profits"), je pense que nous ne disons pas fondamentalement des choses différentes.
Ma présentation du "découpage" de la marge brute n'était destinée qu'à faire comprendre le fond de ma proposition, qui est d'asseoir une partie des salaires (je dis bien "salaires", et pas "rémunérations") sur les résultats de l'entreprise. Ce serait une interprétation, et un élargissement, de la notion de "participation" telle qu'elle existe aujourd'hui. Il s'agirait de faire entrer cette participation dans le salaire lui-même (TOUS les salaires), ce qui aurait pour effet selon moi (mais ce n'est qu'une proposition à étudier : je ne suis ni un économiste ni un sociologue) de faire prendre conscience que les revenus des "travailleurs" et ceux des dirigeants sont liés à la même variable : les résultats de l'entreprise. Il s'agirait donc enfin, d'un réel "intéressement". Aujourd'hui, l'utilisation de ce mot est parfaitement abusif, même quand des accords de participation existent. Les salaires, fixés par avance sans tenir aucun compte des résultats, le sont a minima pour permettre de conserver des marges suffisantes pour les investissements et la rémunération du capital.
Sur le montant des salaires des dirigeants, je crois avoir déjà dit qu'avant de prétendre que leur montant est trop élevé, ce qui est le sentiment de beaucoup, il faut examiner sérieusement le rapport entre ce salaire et la qualité du service que le dirigeant apporte à son entreprise. Je ne porte pas de jugement de valeur d'ordre général. Chaque cas est un cas particulier. Mais si Carlos Ghosn, par exemple, quittait Renault (dont les résultats ont bondi depuis qu'il en a pris les rênes) et allait faire la même chose chez un concurrent de la marque, ne peut-on pas supposer que le préjudice subi par Renault serait éminemment supérieur à l'économie éventuellement réalisée sur le salaire de son PDG ? Je ne défends aucunement C. Ghosn en particulier. Je ne l'ai pris que comme exemple d'un "patron" qui apporte manifestement beaucoup à son entreprise.
Ensuite, sur les "bonus", j'ai déjà dit également qu'il était parfaitement scandaleux que leur versement ne soit pas directement lié aux résultats de l'entreprise. C'est ce lien qui est la raison d'être de cette partie fluctuante du salaire des dirigeants. Les pratiques actuelles sont donc totalement inadmissibles.
Sur les dividendes, je maintiens qu'ils sont totalement fondés. Ils sont la raison d'être de l'investissement des actionnaires dans l'entreprise.
Ensuite, votre diatribe contre le capitalisme purement financier, opposé au capitalisme entrepreunarial (vous ne l'avez pas exprimé ainsi, mais ça revient à ça) me va droit au coeur : j'ai déjà fustigé à plusieurs reprises les investissements purement spéculatifs qui, loin de servir les entreprises sans lesquelles ils sont placés, les déstabilisent totalement du fait de la volatilé abusive de ces capitaux. J'ai d'ailleurs été attaqué sur le sujet par des libéraux plus radicaux que moi, mais je maintiens que la spéculation boursière est l'ennemie de l'économie, et accessoirement qu'elle donne du capitalisme une image qui ne peut que révolter les "moins favorisés".
Dernier point : la focalisation sur les cours de bourse. Je suis assez enclin à considérer que les indices boursiers, et surtout les fluctuations importantes des capitalisations boursières, ne représentent que de très loin la réalité de l'activité économique ni de sa bonne ou mauvaise santé. Je suis d'accord pour dire qu'ils ne devraient pas, dans un monde parfait, être en point de mire des décisions, ni économiques ni politiques, ni même financières (au niveau des banques centrales).
Cependant, compte tenu de l'énormité (en volume) des masses de capitaux dont vous parlez vous-même, il m'apparaît totalement illusoire que les investisseurs n'aient pas les yeux rivés sur les Dow Jones, Nikkei, Cac 40 et autres Footsie. Mettons-nous un court instant à la place d'un investisseur qui "possédait" il y a six mois à peu près le double de ce qu'il possède aujourd'hui à cause de la tempête financière à laquelle nous avons assisté, et qui est loin d'être terminée...
Supposons que les 2500 € que possèdait un petit salarié sur son livret de caisse d'épargne l'an passé se réduise aujourd'hui à 1250 €... N'aurait-il pas naturellement tendance à agir au quotidien en fonction de l'éventuel indice, même virtuel, qui régirait la valeur de son petit capital ? Même si les 2500 € de départ dont je parle n'avaient été pour une grande partie que le fruit d'une "bulle" spéculative ? Alors, quid de celui qui "possédait" plusieurs millions en lieu et place de ces 2500 € ?
Et taxer les revenus spéculatifs pour les inciter à se réorienter vers des investissements "plus pérennes", et surtout plus tournés vers l'économie que vers les profits à court terme, serait évidemment, de mon point de vue également, une très bonne idée. Mais elle n'est réalisable que si TOUT LE MONDE fait de même sur la planète. S'il existe UN SEUL PAYS développé qui ne le fait pas, vous verrez immédiatement fuire les capitaux spéculatifs en direction de ce "paradis fiscal" d'un nouveau genre.
Le monde n'est pas parfait, et il faut bien en tenir compte...
Quelques vérités difficiles à admettre
Bonjour René, j'avais bien compris que vous étiez un "libéral interventionniste" à la façon d'un Michel Godet, alors forcément il y a certaine choses avec lesquels je ne suis pas d'accord en tant que "libéral libéral".
Voici mes quelques petites vérités:
@ Laloose: Les salaires ne sont pas déduits dans le calcul de la valeur-ajoutée. La VA n’est d’ailleurs pas nécessairement suffisante pour faire un bénéfice.
Les « énormes masses de capitaux » ne sont pas fictives. L’économie financière n’est pas une économie virtuelle contrairement à l’idée reçue que nous impose les media. La bourse a précisément été inventée pour faciliter leurs échanges.
La moitié des parachutes dorés ont été offerts à des anciens hauts fonctionnaires de l’Etat, les autres baignant peu ou prou dans le jus étatique. C’est le capitalisme d’Etat qui est coupable de cette « injustice ». L’infiltration quasiment mafieuse de l’Etat dans les grandes sociétés françaises est largement ignorée.
Le « sentiment d’injustice » des français vis-à-vis du capitalisme a été, à mon avis, montée en épingle par les média. A la base, la majorité des salariés n’est pas hostile au capitalisme. Mais à force de désigner les spéculateurs, les évadés fiscaux et les patrons-voyous comme responsables de tous nos maux, le peuple veut voir leurs têtes tomber.
La spéculation fait partie de la vie. La spéculation est inhérente à la liberté d’échanger. Qu’elle soit "court-termiste" ou "long-termiste", elle a son utilité même si c’est quelque chose de difficile à admettre.
Qui est le mieux placé pour décider de ce qui est pérenne et de ce qui ne l’est pas : Sarkozy, Poutine, Obama, ou celui qui engage ses propres capitaux ?
@ Philippe Z
1) Les capitalisations boursières ne sont pas des capitaux fictifs au sens strict. Elles sont néanmoins tellement volatiles qu'on a l'habitude de dire "pas vendu, pas perdu". J'ai envie d'ajouter "pas vendu, pas gagné". Les deux propositions sont parfaitement valables, et à elles-deux, elles forment une définition proche du virtuel...
2) "L'infiltration quasiment mafieuse de l'état dans les grandes sociétés françaises". Au niveau des dirigeants, peut-être : je n'ai pas les informations nécessaires pour vous approuver ou pour vous contredire. Au niveau capitalistique, ça aurait plutôt tendance à se calmer, avant la crise actuelle en tous cas. D'autre, les "parachutes dorés" ne sont pas forcément honteux. Sauf si le départ du dirigeant concerné se fait sur la base d'une mauvaise gestion, voire d'une gestion illégale.
Pour ma part, je n'avais pas abordé ces "parachutes dorés". Je n'avais parlé que des bonus, pour en dire à peu près la même chose d'ailleurs.
3) Le "sentiment d'injustice" vis à vis du capitalisme. Vous avez totalement raison d'incriminer les médias, dont le discours récurrent donne de l'actionnaire comme du dirigeant de grande entreprise (il y a souvent confusion entre les deux dans la tête des gens) une image de "suceur de sang" assoiffé de profits et méprisant pour les "travailleurs".
Mais les médias ne sont pas seuls en cause. L'organisation même des rapports "sociaux" y est également pour beaucoup, à commencer par l'attitude des syndicats, qui se foutent de l'entreprise comme d'une guigne quand il s'agit d'accréditer leur propre légitimité au moyen de grèves à répétitions, et qui seront les premiers ensuite à hurler à la mauvaise gestion dès que les choses tournent mal.
4) La spéculation. Je suis au regret de m'inscrire en faux contre votre vision telle que vous l'exprimez. La spéculation boursière n'est pas mauvaise dès lors qu'elle ne conduit pas à des comportements destructeurs. Elle est même la raison d'être des marchés boursiers. Ces derniers sont là pour faciliter les échanges de capitaux. Ils sont là également pour les faire fructifier en pariant (c'est la singification du mot "spéculer") sur l'avenir de l'entreprise dans laquelle on investit.
Ce que je fustige, mais qu'apparemment vous admettez, c'est le comportement qui consiste à n'investir QUE dans le but de faire de grosses plus-values à court terme, sans aucun souci des entreprises concernées. Non seulement ces spéculateurs-là n'investissent que dans des titres à très forte probabilité de progression, c'est à dire bien souvent les entreprises qui en ont le moins besoin, mais encore, arrivés aux conseils d'administrations, obligent-ils ces mêmes entreprises à des comportements au besoin suicidaires, dans le seul but de faire monter le cours de bourse.
C'est le CONTRAIRE du comportement que l'on peut de bon droit attendre d'un actionnaire, dont le rôle est de faire fructifier l'entreprise et pas seulement la valeur de ses actions. C'est le comportement qui conduit notamment et trop souvent à des réductions d'activité dans les secteurs jugés peu productifs à court terme. Ce qui exclue l'investissement nécessaire dans des activités qu'il s'agit de développer pour qu'elles fructifient à moyen et à long terme. Et c'est donc le comportement qui conduit tout naturellement au déclin de l'entreprise. Les actionnaires dont je parle se déferont de leurs titres dès que le marché aura perçu le danger, et vendront donc "en haut de la vague", tandis que l'entreprise exsangue s'écroulera ou à tout le moins verra fondre son activité, et donc ses effectifs. Sans parler des pertes subis pas les "petits porteurs".
Que vous l'admettiez ou non, la spéculation financière de ce type est une calamité pour l'économie.
Dernière chose : je ne suis pas un "libéral interventionniste". Pour moi, ces deux termes sont d'ailleurs en parfaite opposition. Simplement, tout libéral convaincu que je suis, je reste "les pieds sur terre", et j'admets que l'on ne laisse pas faire n'importe quoi par n'importe qui. Ca s'appelle du pragmatisme, et l'état libéral n'est pas celui qui laisse l'économie sombrer sous prétexte de ne pas s'immiscer dans certaines affaires privées. Il est des cas où son intervention est nécessaire, souvent d'ailleurs parce qu'il est trop intervenu précédemment. Mais quand le mal est fait, il faut agir pour redresser la barre, même si ce doit être l'exception. Nous sommes en plein dedans aujourd'hui.
requins, pirates et spéculateurs
Je trouve votre vision de la spéculation un peu caricaturale quand même…
Sans nier qu’il existe dans le monde de la finance des requins et des pirates, pousser une entreprise au suicide et vendre ensuite ses actions à des naïfs qui ne se poseraient aucune question en voyant l’actionnaire principal se barrer… c’est un peu gros et ce n’est sûrement pas la meilleure technique pour faire du profit à grande échelle.
En somme, vous voudriez que les spéculateurs fassent du « social » en se désintéressant des entreprises les plus profitables au bénéfice des autres. C’est pourtant l’essence du capitalisme de privilégier ce qui fonctionne et d’abandonner ce qui ne marche pas. C’est ce processus de création-destruction qui en fait le dynamisme. C’est le rôle de la spéculation d’anticiper les besoins. Bien sûr ils ne sont pas à l’abri d’erreurs, mais si on en est dans la m… aujourd’hui, c’est d’abord parce que les signaux ont étés bidouillés par les interventionnistes. En gros, les spéculateurs ont vu tous les feux au vert alors qu’ils auraient dû être rouge depuis longtemps. Dans ce contexte, accuser les méchants spéculateurs c’est très facile et ça permet de ne pas désigner les vrais coupables : ceux qui ont dopé artificiellement l’économie pour gagner les élections.
Dans une société où l’on est libre d’acheter et libre de vendre, la spéculation est non seulement inévitable, mais également utile à l’optimisation des échanges.
Vive la spéculation ! Pas n'importe laquelle...
Vous ne m'avez pas bien compris. Je me suis peut-être mal expliqué...
Je n'ai parlé ni de "pirates" ni de "requins", mais simplement de spéculateurs à court-terme et sans aucun esprit entrepreunarial. Ca n'a rien d'illégal et ce ne sont donc pas des "pirates" au sens propre, et ils ne sont pas plus des "requins" que les investisseurs "responsables" dont l'un des buts légitimes, je vous l'accord, est bien de faire des plus-values.
J'ai encore moins parlé de "faire du social", ni de se désintéresser "des entreprises les plus profitables au bénéfice des autres". Il est totalement légitime de chercher à investir dans les entreprises les plus saines, c'est à dire (en théorie) celles dont les cours de bourse sont le plus susceptibles de "grimper". C'est à dire encore celles qui sont sensées distribuer les plus forts dividendes. C'est l'essence même de l'investissement en bourse, on est tout à fait d'accord.
Ce que j'ai dit, et que je répète, c'est que bon nombre d'investisseurs ne s'attachent qu'à ce seul aspect de l'investissement boursier, sans aucun souci des entreprises dans lesquelles ils placent leurs capitaux. Et le comportement que je dénonce, et auquel vous semblez n'attacher que très peu de crédit, est un scénario non seulement réaliste mais encore avéré, notamment de la part des fonds de pension. Je sais qu'ils sont la cible facile des médias, de gauche notamment, et je ne suis pas en train d'accréditer tout ce qu'on entend à leur sujet. Il reste que ces investisseurs-là (les fonds de pension ne sont pas les seuls, hélas) sont des prédateurs dont le comportement en tant qu'actionnaires est souvent suicidaire pour l'entreprise dans laquelle ils ont investi. Leur souci n'est pas l'entreprise mais uniquement le cours de l'action. Et en conséquence, mener l'entreprise concernée à sa perte est le cadet de leurs soucis : il leur suffit de se désengager au bon moment, et de recommencer ailleurs. Ils ne s'en privent pas.
Ensuite, dire que la crise financière actuelle est due en grande partie à l'interventionnisme des états un peu partout dans le monde, et spécialement aux Etats Unis qui nous sont pourtant habituellement présentés comme un modèle de libéralisme (!...), est à mes yeux une vérité première. A des fins politiques, on corrompt allègrement les mécanismes d'auto-régulation des marchés, ce qui crée ces fameuses "bulles" financières qui, en éclatant, conduisent à la catastrophe. C'est le cas, notamment, de la bulle immobilière qui vient d'éclater, ce fut déjà le cas il n'y a pas si longtemps de la "bulle Internet" ; ce ne sont pas les premières et ce ne seront malheureusement pas les dernières...
Cet aspect des choses, je ne l'ai pas nié. Simplement, ce n'était pas de cela que je parlais. Et ça n'infirme pas le bienfondé de ce que j'ai dit de la spéculation, sujet sur lequel je vous répondais.
"Dans une société où l’on est libre d’acheter et libre de vendre, la spéculation est non seulement inévitable, mais également utile à l’optimisation des échanges."
Tout à fait d'accord avec vous, à condition qu'elle ne soit pas dévoyée par des pratiques moralement insoutenables et économiquement (je n'ai pas dit "financièrement") désastreuses. Sinon, même si elle reste inévitables, elle n'est plus du tout profitable, sauf bien sûr à ceux qui s'y livrent. Et ce n'est en aucune façon conforme à l'esprit du capitalisme, capitalisme que je défends bec et ongles par ailleurs...
A bientôt.
Vive la spéculation !
Oui, nous sommes finalement sur la même longueur d’onde.
Simplement n’oublions pas que les critiques sur les fonds de pensions sont largement teintées d’idéologie socialiste et nationaliste (les 2 associées c'est toujours un plaisir), il y a probablement une grande différence entre le mythe et la réalité.
@René :
"taxer les revenus spéculatifs pour les inciter à se réorienter vers des investissements "plus pérennes", et surtout plus tournés vers l'économie que vers les profits à court terme, serait évidemment, de mon point de vue également, une très bonne idée. Mais elle n'est réalisable que si TOUT LE MONDE fait de même sur la planète. S'il existe UN SEUL PAYS développé qui ne le fait pas, vous verrez immédiatement fuire les capitaux spéculatifs en direction de ce "paradis fiscal" d'un nouveau genre."
> je n'y connais pas grand'chose en la matière, mais que perdrait-on à se priver de ces "capitaux spéculatifs"?
Un équilibre instable
Bonjour laloose,
On perd toujours à voir des capitaux quitter la capitalisation boursière.
La raison d'être de la bourse, côté investisseurs, c'est de faciliter les échanges et de faire fructifier les capitaux. Côté entreprise, c'est d'apporter les financements indispensables au fonctionnement, et surtout aux investissements.
Il s'agit d'un équilibre instable qu'il faut tendre à préserver.
Si des investisseurs quittent la bourse de Paris à cause de la fiscalité pour aller placer leurs capitaux sur les places étrangères, c'est autant d'argent frais qui risque de manquer cruellement à nos entreprises cotées. Sans parler de l'effet "boule de neige" : le retrait de ces investisseurs entraîne la chute des cours, et donc le retrait d'autres investisseurs, et ainsi de suite...
C'est pourquoi je dis qu'une taxation efficace des investissements purement spéculatifs dont on parle, ne serait malheureusement envisageable que dans l'hypothèse où ces capitaux-là ne pourraient pas trouver refuge sur d'autres places financières. Et c'est une hypothèse quasiment impossible : il existera toujours un pays pour les attirer à lui.
> si ces capitaux sont instables et ne font que passer d'un titre à un autre, d'une bourse à une autre, d'un produit financier à un autre, cet argent est-il réellement UTILE à l'économie dite "réelle"? les entreprises cotées en voient-elles réellement la couleur?
En a-t-on les moyens ?
Ces capitaux, cumulés, représentent des dizaines de milliards. Il est à mon sens plus intelligent d'essayer de les stabiliser que de les laisser partir.
Mais vous avez raison : dans l'état actuel du comportement de ces "investisseurs", ils sont plus néfastes qu'utiles. Cependant, on n'a pas forcément les moyens de dire "non"...